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dimanche 4 janvier 2009

Le concile de Bénie-Ile - 3

Sire Loran affichait un sourire sinistre, comme celui que j'avais vu sur son visage lors de la bataille des Monts Noirs, quand nous avions su si bien mettre en déroute et occire jusqu'au dernier un fort parti Sangrelin.

" Vous allez garder votre charge d'intendant. Et nous remettre les pierres précieuses qui dorment dans le double fond du coffre de chêne où vous rangez votre linge sale dans le grenier de votre demeure d'été. Je vais vous faire accompagner par quelques uns de mes hommes, pour m'assurer que vous n'en oubliez pas une seule. Ne dites rien, Jossum. N'accroissez pas votre discrédit. Je serais trop heureux de vous passer ma fidèle épée au travers de votre bedaine, comme je le ferais demain si vous osez détourner encore une seule piécette des dons de nos pauvres pèlerins. Sur ce, messieurs, je vous quitte et vous laisse avec Johah de Virlombe et Honorin de Mesline, mes fidèles lieutenants qui attendent derrière cette porte et vous accompagneront là où je vous demande d'aller. Moi, j'ai à faire... Viens, mon écuyer ! "

Je suivis mon maitre jusqu'à sa modeste chambre à la caserne. Là, il se défit de son grand manteau blanc, sortit d'un coffre deux longues capes noires munies d'un ample capuchon et m'en tendit une.

" Maitre, où allons nous ?
- Fais silence, jeune homme. Il est temps pour toi d'apprendre que nos plus belles victoires se gagnent parfois en laissant l'épée au fourreau "

Nous sortîmes de la caserne par une porte dérobée et nous dirigeâmes vers la sortie nord de la ville. La porte était gardée par des frères de l'ordre qui nous laissèrent passer sans nous arrêter. La lune était pleine et nous marchâmes une bonne heure pour atteindre une plage. Là, assise sur un rocher, une dame revêtue d'un grand manteau blanc semblait nous attendre.

Parrot fit glisser son capuchon, découvrant ainsi son visage, m'invita d'un geste à faire de même et s'approcha de la dame. Elle était blonde avec un beau visage lumineux. Elle adressa à mon maitre un doux sourire, celui de quelqu'un qui retrouve un vieil ami.

" Bonsoir, Loran
- Je suis hélas au regret de vous informer que le grand cardinal n'est plus. Il n'a pas supporté l'exposition de ses vices devant deux de ses conseillers. Son coeur était aussi fragile que vous me l'aviez dit
- N'importe qui absorbe un mélange d'éphéline et de koselte a le coeur fragile.
- Quand à ces maudits chiens corrompus, ils n'ont même pas essayé de protester. Vos informations étaient précises, Néalanne. Une fois de plus...
- Vous en ai-je donné un jour une qui soit inexacte ?
- Pas une seule fois, chère amie. Le temps qu'ils élisent un nouveau grand cardinal, je vais enfin avoir les mains libres pour mener mes preux sur Sombrerive.
- Je m'en réjouis.
- Si vos amis sont encore vivants, je les retrouverais.
- Ils le sont. Même les sangrelins ne sont pas assez stupides pour laisser mourir un maitre edrulain, pour une fois qu'ils en tiennent un prisonnier. Il vaut trop cher à leurs yeux "

La dame sourit. Elle se leva et s'approcha de moi.

" Qui est ce jeune homme, Loran ?
- Yordenn, mon écuyer. Il vient de Mina Roka "

En un geste très doux, elle me caressa la joue de son index.

" Tu es très beau, Yordenn. As-tu prononcé vos voeux ? "

Je me sentis rougir. Les yeux et le sourire de cette diablesse étaient magnifiques et semblaient me promettre mille délices que ma condition de templier m'interdisait même d'imaginer.

" Oui, Madame " réussis-je à articuler

Elle leva les yeux au ciel et soupira.

"Quel gâchis ! " dit-elle en souriant. A son tour, mon maitre éclata de rire.

" Néalanne, vous êtes décidément incorrigible !
- Oui, mon ami "

Son visage se fit soudain grave et triste. Il n'en était que plus beau.

" Vous les ramènerez, Loran, n'est-ce pas ? Vous ferez tout ce qu'il est humainement possible de faire, et même plus ?
- Sur ma vie et sur mon honneur, Néalanne
- A bientôt, mon cher ami. Prenez soin de vous.
- Que l'Unique vous protège et vous bénisse, Néalanne"

Elle se retourna, face aux rochers. Elle étendit les bras et, d'une voix forte, appela "Volfeu !".

La lune nous fut soudain masquée tant qu'une odeur acre envahit nos narines. Une gigantesque créature, mi-oiseau, mi-reptile, surgit on ne sait d'où et se posa sur la plage. Une peur panique m'envahit. Je reculai et la poigne d'acier de mon maitre se referma sur mon poignet. A mots couverts, il me souffla à l'oreille

" Tu n'as rien à craindre tant que tu ne fais pas l'imbécile"

A l'endroit où son cou, plus épais qu'un chêne centenaire, rejoignait son torse, une sorte de selle était installée. La dame s'y installa.

" Nous nous retrouverons sur Sombrerive, Loran "

Le dragon s'envola. En quelques battement d'ailes, rapide comme un faucon, il ne fut plus qu'un point filant sur l'océan.

" Personne ne me croira jamais " dis-je, interdit
" Et personne n'aura à le faire, jeune templier, car tu vas garder ta langue. Viens, Sombrerive nous attend !" dit mon maitre en se retournant vers la ville

dimanche 14 décembre 2008

Le concile de Bénie-Ile - 2

" Il ne s'agit en rien d'insinuations, Excellence, mais de réalités. Il m'est interdit par les règles de l'ordre de déplacer d'une île à une autre plus d'une compagnie sans l'accord de l'intégralité du grand conseil templier. Grand conseil dont vous êtes membre, Excellence.
- Je n'allais pas sacrifier à la légère nos preux, Loran. Vous me semblez bien impulsif pour un haut dignitaire !
- Ma colère est légitime, Excellence. Il est écrit dans nos règles 'Pour les bonnes âmes tu donneras ta vie' !
- Il ne s'agit que d'elfes, Loran. Ces ... êtres qui ne croient en rien, incapables de veiller à leurs frontières, paresseux et hédonistes. Ils n'ont pas d'âme. Ils ne savent pas se battre. Ils ne méritent pas le sacrifice d'un seul de nos vaillants templiers " Intervint le cardinal Perek
" Leurs talents sont nombreux. Leurs artisans sont habiles et leurs artistes incomparables. Ils ne savaient plus se battre, certes, mais ils réapprennent vite. Les derniers sangrelins qui ont attaqué Roc-Fer en ont fait l'amère expérience. Je suis sur que dans quelques années, ils seront à la pointe de la reconquête de Sombrerive. J'aimerais en dire autant de vos amis verougues, Perek. Ils n'ont versé, malgré leurs immenses fortunes, que quelques fifrelins pour la reconquête de Sombrerive. Et lors de la dernière campagne de recrutement, combien avons-nous recruté de gens de Verrou, Monsieur Perek ?
- Je... Je l'ignore.
- Cinq : Dont deux opposants politiques dont les familles ont été massacrées, un batard abruti, résultat de l'union consanguine d'un sénateur et de sa fille ,qui récurera les écuries jusqu'à la fin de sa vie car il est bien trop stupide pour faire quoi que ce soit d'autre et deux espions promptement démasqués et que je suis dépêché d'envoyer sur Borêne où j'espère bien les voir passer rapidement au fil de l'épée d'un seigneur de guerre ou d'un de leurs compatriotes.
- Et combien de vos amis libreterrans, Sire ? " Demanda fielleusement Perek
" Aucun. Et je préfère les voir devenir de bons édrulains que de mauvais templiers. Par contre, les échanges sont fructueux avec Libreterre. Ils nous enseignent de nouvelles techniques de combat, rien n'échappe à leurs services de renseignement et nos blessés les plus graves ont été promptement remis sur pied après être passés entre les mains de leurs magiciens guérisseurs.
- Nous ne sommes pas là pour parler des verougues, Messieurs. Je vous rappelle que ces gens que vous appelez vos amis montent désormais des ... dragons ! "

Si un impudent avait laisser tomber culotte et posé un étron devant notre grand cardinal, ce dernier n'eut pas affiché une moue plus horrifiée.

" Des dragons, Loran, des dragons ! Ces créatures abominables tout droit sorties des neuf enfers. Que devons-nous faire ?
- Je vous écoute, Excellence
- Vous êtes le bras armé de l'Unique, Loran.
- Ces dragons s'en sont-ils pris à des innocents ? Ont-ils attaqué des villages ? des navires marchands ? Non. Je me bats contre des menaces directes, comme les sangrelins de Sombrerive. Quelque soit votre animosité envers ces créatures, je ne risquerais mes templiers que lorsqu'ils seront un danger
- Ils le seront, un jour ou l'autre
- Ce jour là, mes templiers seront là.
- Comment osez-vous me désobéir, Loran ? "

Les yeux du grand cardinal étaient écarquillés par la colère, ses lèvres serrées tremblaient.

" Je ne suis pas votre obligé, ni votre vassal, ni votre subordonné, Excellence. Et quand bien même le serais-je, je serais bien curieux de savoir comment il me serait possible de m'en prendre aux édrulains. Vous me voyez demander à mes preux de s'attaquer à ceux qui hier étaient à leurs cotés face aux sangrelins, face aux ksups de Verlande, face aux pirates du grand nord ?
- Vos paroles sont celles d'un traitre !
- Les vôtres tournent à l'insulte, Excellence. J'attends d'un grand cardinal un peu plus de mesure "

Le grand cardinal se leva brusquement, renversant le lourd siège où il s'était assis. Le droit brandi vers mon seigneur et maitre, il fulmina

" Loran, je vous ferais fouetter !
- Comme vous faites fouetter les pages à votre service au moindre faux pli dans vos robes ou pour un thé servi un peu trop chaud ou trop froid, Excellence ? En y prenant souvent part vous-même et en retirant le plus vif plaisir ? "

Parrot bafouilla quelques mots incompréhensibles. Son visage devint rouge, puis violet. S'appuyant à la table, il mit une main contre son coeur, aspira de l'air et s'effondra comme une masse.

Perek se leva et se précipita vers lui.

"Il ne respire plus. Loran, par l'Unique, imposez-lui les mains. Notre grand cardinal est en train de mourir !
- Je ne vois là qu'une manifestation de notre divin seigneur qui a puni Parrot de sa cruauté. Pour vous, Perek, je me contenterai de vous voir repartir pour Verrou par le premier bateau pour ne jamais revenir. Après, bien sur, que vous m'ayez signé ces lettres de créance pour permettre à notre trésorier de retirer les quelques milliers de pièces d'or qui dorment dans un coffre de la banque des Frères Kazaroof à Beauxmat. Un coffre ouvert au nom de votre frère, un pauvre épicier de Lanareta, soit dit en passant. Car si nous, pauvres pêcheurs de templiers, sommes astreints à la pauvreté et à l'abstinence, j'en attends autant, sinon plus, d'un cardinal. Cet or pourrait bien me payer quelques affrètements entre Verlande et Sombrerive. Quand à vous, Jossum... "

(to be continued)

mercredi 26 novembre 2008

Le concile de Bénie-Ile - 1

Il y avait là Parrot IV, grand cardinal, Lord Jossum, intendant de l'île, Perek, cardinal délégué auprès du sénat verougue et Sire Loran, haut dignitaire de l'ordre des templiers, mon seigneur et maître, aux cotés duquel je tenais le rôle d'écuyer, de secrétaire particulier et de scribe. Le grand cardinal prit la parole le premier. C'est un petit homme, au profil d'aigle, connu dans toutes les Folandes pour son interprétation très stricte des textes sacrés.

" Messieurs, je vous remercie d'être présents. Sire ", dit-il en se tournant vers mon maître " je vous suis particulièrement reconnaissant d'être venu de Verlande pour cette importante réunion. Avez-vous fait bon voyage ?
- La mer est mauvaise en cette saison, excellence. Mais il est toujours agréable de revoir Bénie-Ile et de pouvoir se recueillir en ce lieu saint.
- Avez-vous des nouvelles de Sombrerive ?
- Pas très bonnes, hélas. Je peine à réunir une flotte suffisamment importante pour amener les quinze compagnies que j'ai réunies sur Verlande. Vous comprendrez qu'il serait maladroit de débarquer en plusieurs fois. Les rapports récents parlent d'une horde d'au moins deux mille Sangrelins dans le nord de l'île.
- Deux mille ! Que l'Unique ait vos valeureux en Sa sainte garde !
- Nous prions tous pour cela, Excellence. Mais toutes nos prières ne serviront pas à grand chose si je ne trouve pas rapidement du vilain or pour payer ces maudits capitaines de galères qui ne comprennent rien à notre mission sacrée.
- Nous nous entretiendrons de tout cela tous les deux, Sire. Lord Jossum n'a pas son pareil pour obtenir de nos fidèles pèlerins qu'ils contribuent à notre cause sacrée "

Lord Jossum, un gras marchand aux doigts boudinés couverts de bagues, s'inclina avec un sourire fielleux à l'évocation de son nom. Certains soupçonnaient qu'une part importante de l'argent que ses collecteurs obtenaient des pèlerins finissait dans des coffres de BeauxMats ouverts à son nom, sans que cela n'ait pu jamais être prouvé. Comment un tel homme avait-il pu gagner la confiance du grand cardinal ?

" Mais l'heure n'est pas à cette question. Je veux que nous parlions de Libreterre et des Edrulains. Perek a des informations importantes à nous confier qui requièrent toute notre attention. Perek, nous vous écoutons.
- Merci, excellence. Il y a trois mois de cela, trois galères verougues ont essayé de s'emparer d'un petit port situé au nord-est de Libreterre. Une seule en est revenue, avec à peine la moitié de son équipage et de nombreux blessés à son bord "

Je notai l'imperceptible sourire sur les lèvres de mon maitre.

" Depuis combien d'années les Verougues essaient-ils de prendre pied à nouveau sur Libreterre ? Nous nous sommes toujours tenus à l'écart de cette guerre ! En quoi ce nouvel incident nous concerne t'il ?
- Laissez Perek achever, Sire " dit le grand cardinal d'un ton cassant
" Merci, Excellence. Ce qu'il y a d'étrange, pour ne pas dire effrayant, est que les galères ont été attaquées en pleine mer par des dragons.
- Je ne vois là rien de très inquiétant. Tout le monde sait qu'il y a encore des dragons sur Libreterre.
- Ceux-ci étaient montés, Sire. De la même façon que vos braves chevauchent leurs destriers. Et qu'ils étaient menés par des Edrulains ! "

Un grand silence accueillit cette phrase. Le grand cardinal le rompit en parlant d'une voix forte.

" C'est une monstruosité, une abomination sans nom. Nous ne pouvons tolérer cela. Il est temps de ramener les libreterrans à la juste raison
- Nous n'avons pas à nous mêler de cette guerre. Nous avons toujours évité d'intervenir dans les conflits où les deux protagonistes vénéraient celui vers lequel se tournent nos prières.
- Puis-je faire remarquer au haut dignitaire que les libreterrans ne vénèrent pas l'unique mais ce ... Lokar ! Ce dieu impie vers lequel se tournent de plus en plus d'esprits faibles partout dans les Folandes ! " dit Perek avec un sourire mauvais.
" Dieu impie, peut-être, mais qui a su donner à ceux qui le vénèrent assez de force et de courage pour repousser la meilleure armée des Folandes hors de leur île
- Vous en réjouissez-vous, Lord Parrot ?
- Je ne peux que déplorer que des gens en nos îles tournent leurs prières vers d'autres que notre Seigneur. Quand au fait de voir repousser les Verougues, mes voeux de Templier m'obligent à toujours dire la vérité : oui, je me réjouis que les Verougues aient été chassés du Logran.
- Comment pouvez-vous oser affirmer cela ?
- Les Verougues : des conquérants qui font commerce d'esclaves, alors qu'il est écrit 'd'âmes tu ne feras commerce sans mettre la tienne en péril'. Tout leur est bon pour s'enrichir et s'enrichir encore, lever des armées pour conquérir toujours plus de colonies ! Et s'il ne fallait retenir qu'une seule chose positive de cette guerre, ce serait l'apparition des Edrulains. Sans eux, que seraient devenus les elfes de Sombrerive ? C'est le sacrifice des cent Edrulains à la passe des Roches Rouges qui a pu leur donner le temps d'embarquer vers Entreville. Dois-je vous rappeler, Sir Perek, qu'ils ont tenu une semaine à un contre cinquante ?
- La position stratégique de l'endroit s'y prêtait, d'après ce qu'il a été écrit. Je ne doute pas un seul instant que vos templiers eussent fait de même.
- Je n'ai également aucun doute à ce sujet. Mais dois-je rappeler à vos excellences qu'il m'a fallu attendre plus de trois mois qu'elles consentent à me permettre d'embarquer mes preux vers Sombrerive ? Et qu'il était bien trop tard quand l'ordre est arrivé ! "

Le poing de Parrot IV s'abattit avec force sur la table

"Il suffit, Loran. Vos insinuations dépassent toutes les bornes !"

(to be continued)